Nous devons centrer les voix trans dans l’espace public

 

Je me réveille, fatigué d’une nuit au sommeil peu réparateur. Des ami.es partagent une nouvelle lettre ouverte parue dans La Presse, signée par des “Membres d’un collectif de parents ayant soumis un mémoire pour les projets de lois PL-70 et C-6”. 

C’est quoi le PL-70? C’est le projet de Loi visant à protéger les personnes contre les thérapies de conversion dispensées pour changer leur orientation sexuelle, leur identité de genre ou leur expression de genre. Dans leur témoignage, ce collectif de parents déplore l’utilisation des thérapies de conversion pour l’orientation sexuelle, mais s’inquiète de l’impact que le projet de loi pourrait avoir sur les enfants. On peut y lire d’entrée de jeu : 

 

“Savez-vous que des lois cautionnant la notion de « sexe assigné à la naissance » s’apprêtent à être votées aux parlements du Québec et d’Ottawa? Savez-vous que ces lois risquent d’encourager la médication à vie d’enfants en vue de changer un corps sain pour le faire paraître comme étant du sexe opposé ?”(1)

 

Je vous le dis, de voir ça en se réveillant en tant que personne trans, ça fesse encore plus quand c’est la semaine de la Visibilité et de la sensibilisation aux réalités trans. Les mots qui m’interpellent le plus sont “paraître” et “sain”. Est-ce qu’il est sous-entendu que mon identité n’est qu’une question de parure? Est-ce qu’il est sous-entendu que mon identité n’est pas saine? Que mon corps est malsain? 

Ce matin, la question politique m’interpelle peu. Ce qui m’interpelle ce sont les répercussions de ces propos sensationnalistes et transphobes, les effets sur nos santés mentales déjà fragilisées, mais aussi sur celle des enfants questionnant leur genre. Et la violence que de tels propos peuvent engendrer. Je regarde mon corps, un corps que j’apprends à aimer doucement avec l’aide de l’hormonothérapie et des chirurgies affirmatives dans le genre, un corps que j’ai toujours détesté jusqu’à récemment. Ça fait deux ans que je suis sous hormonothérapie, ça fait un an que j’ai eu une double mastectomie, ça fait deux ans que je commence à me trouver beau. Comment peuvent-elles croire que les hormones font de mon corps une chose malsaine?

Comment peuvent-elles croire qu’il est préférable qu’un enfant souffre au lieu de construire une relation saine avec son corps grâce à un suivi médical et psychosocial adéquat et spécialisé? Je n’ai pas besoin de vous rappeler les statistiques du taux de suicide chez les personnes trans, je n’ai pas besoin de vous rappeler que le soutien familial est un élément central dans le développement sain d’un enfant, je n’ai pas besoin non plus de vous rappeler le criant manque de ressources médicales et psychosociales pour les personnes trans. 

J’ai besoin de vous rappeler l’impact réel que de tels propos ont sur la vie et la survie de nombreuses personnes trans. En utilisant de tels propos, le “collectif de parents”  encourage d’autres parents à nier la réalité trans de leurs enfants, et encourage ces jeunes à se détester. En lisant cette lettre, la première chose qui m’est venue à l’esprit c’est un dégoût pour mon corps, un dégoût pour mon identité. Ce dégoût m’a été inculqué dès un jeune âge, par la société, par la famille, par les médias. En publiant cet article, La Presse donne raison à cette voix intérieure qui me répète que je suis dégoûtant. 

En tant que personne trans, une énorme partie de mon temps est dévouée à déconstruire ce dégoût, à déconstruire la transphobie que la société m’a inculquée depuis l’enfance. On appelle ça de la transphobie internalisée, une haine contre sa propre identité. Imaginez à quel point un soutien adéquat dès l’enfance m’aurait aidé à m’aimer plus vite. Parce que la transition médicale, c’est à ça que ça sert, apprendre à s’aimer. 

De mon expérience, la représentation des personnes trans dans les médias sauve littéralement des vies. En grandissant, il était impossible pour moi de construire ou d’accepter mon identité parce que je n’avais pas le vocabulaire pour mettre des mots sur mon expérience. Si je connaissais des mots associés aux réalités LBGTQ+, c’était des mots empreints de honte et de dégoût. 

Les médias ont un pouvoir énorme sur la construction des opinions et du savoir populaire. En évacuant les personnes trans des conversations sur nos réalités et en donnant une tribune à ce ‘’Collectif de parents’’, qui n’est ni expert, ni directement concerné, les médias québécois contribuent à la haine de soi des personnes trans, alors qu’on le voit très bien : les médias ont ce pouvoir et cette capacité exceptionnelle de nous montrer des modèles qui pourraient changer bien des vies.

 

(1) : https://plus.lapresse.ca/screens/5f09868f-21e0-40c5-9f2a-9a3d956bcdfb__7C___0.html?utm_content=ulink&utm_source=lpp&utm_medium=referral&utm_campaign=internal%20share&fbclid=IwAR34etxu1EtGa6tLo6OZgh-vtoHvnE3JmdjwAmGYNTi0yUC7Hg19NHLmcC8

 

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